Publié le 15 mars 2024

Contrairement à l’idée d’un « miracle » spontané, le « vivre-ensemble » réunionnais est le fruit d’une construction sociale active. Il ne repose pas sur une laïcité d’effacement du religieux, mais sur une laïcité pragmatique qui organise le dialogue entre les communautés pour mieux gérer l’espace public. Comprendre ce modèle, c’est admettre que la paix sociale est un effort constant et non un simple héritage du métissage.

Lorsqu’on évoque La Réunion, l’image d’une mosquée voisine d’une église, non loin d’un temple hindou, vient souvent à l’esprit. Cette carte postale du « vivre-ensemble » est souvent qualifiée de « miracle », une exception heureuse dans une République parfois crispée sur ses principes de laïcité. On attribue volontiers cette harmonie au métissage généralisé de la population, comme si la diversité ethnique suffisait, par nature, à éteindre tout conflit. Cette vision, bien que réconfortante, est une simplification qui masque une réalité bien plus complexe et instructive.

Et si ce modèle n’était pas un état de fait passif, mais le résultat d’une mécanique sociale précise, constamment entretenue ? Si la laïcité réunionnaise, loin d’être une simple copie de son homologue métropolitaine, était en réalité une adaptation pragmatique et intelligente, une « laïcité d’accommodement » ? Ce principe ne cherche pas à reléguer le fait religieux à la seule sphère privée, mais à l’organiser dans l’espace public pour garantir la paix civile. C’est cette construction sociale active qui constitue le véritable cœur du modèle réunionnais.

Cet article se propose de décortiquer les piliers de cette approche singulière. Nous verrons comment les institutions, les codes sociaux et une compréhension fine des identités multiples permettent de maintenir un équilibre fragile mais résilient. Il s’agit d’une leçon de citoyenneté qui démontre que la cohabitation n’est pas l’absence de différences, mais l’art de les faire dialoguer.

Pour mieux saisir les nuances de ce modèle social unique, cet article explore les différents mécanismes et codes qui le régissent. Le sommaire ci-dessous vous guidera à travers les aspects essentiels de la coexistence à la réunionnaise.

Coexistence religieuse : comment l’Islam, le Christianisme et l’Hindouisme cohabitent-ils sans conflit ?

La coexistence religieuse à La Réunion n’est pas une simple juxtaposition passive de croyances, mais un tissu social vivant, tissé au fil de l’histoire. L’île se caractérise par une mosaïque religieuse où le catholicisme majoritaire côtoie un hindouisme et un islam fortement implantés. Selon une étude de référence, la population est composée de catholiques, d’environ 25% d’hindouistes et 10% de musulmans, sans compter les protestants, bouddhistes et autres confessions. Cette diversité, qui pourrait être source de tensions ailleurs, est ici un pilier de l’identité créole.

La clé de cette harmonie réside dans une forme de laïcité pragmatique. Contrairement à une vision métropolitaine qui tend à invisibiliser le religieux dans l’espace public, le modèle réunionnais le reconnaît et l’intègre. Les grandes fêtes religieuses des différentes communautés (Dipavali, Guan Di, Aïd…) sont des événements qui dépassent leur seul cadre communautaire pour devenir des moments de partage pour tous les Réunionnais. Les édifices religieux, souvent proches les uns des autres, ne sont pas perçus comme des marqueurs de division mais comme des symboles de la richesse culturelle de l’île.

Cette acceptation mutuelle se traduit par une curiosité et un respect des pratiques de l’autre. Il n’est pas rare de voir des personnes d’une confession participer, par amitié ou par curiosité, à une cérémonie d’une autre communauté. Cette interpénétration n’efface pas les identités, mais elle crée des ponts et renforce le sentiment d’une destinée commune. C’est cette reconnaissance de la place de chacun qui constitue le socle de la paix sociale.

Pour que cette cohabitation fonctionne au quotidien, il est fondamental de comprendre les fondements de cette coexistence religieuse.

Groupe de Dialogue Inter-religieux : comment les chefs spirituels désamorcent-ils les tensions ?

Si la coexistence est globalement pacifique, elle n’est pas exempte de frictions potentielles. Le « vivre-ensemble » réunionnais n’est pas un miracle, mais une construction qui nécessite un entretien permanent. C’est précisément le rôle du Groupe de Dialogue Interreligieux (GDIR), une institution informelle mais extrêmement influente, créée en 1999. Composé des plus hauts responsables des principales confessions de l’île, le GDIR agit comme un véritable mécanisme de régulation sociale et de prévention des conflits.

Le mode d’action du GDIR est basé sur le dialogue constant et la prise de parole commune. Lorsqu’un événement national ou international risque d’importer des tensions sur l’île (attentats, polémiques…), les leaders religieux se concertent et publient des communiqués communs pour appeler au calme et à l’unité. Ils se montrent ensemble, physiquement, pour envoyer un message puissant : la fraternité réunionnaise est plus forte que les divisions extérieures. Cette autorité morale collective est un rempart essentiel contre l’instrumentalisation des religions.

Le GDIR ne se contente pas de réagir aux crises ; il agit en amont pour renforcer les liens. Il organise des rencontres, des débats et des actions communes, montrant l’exemple d’une collaboration fructueuse. Cette diplomatie spirituelle permet de désamorcer les tensions avant qu’elles ne s’enveniment.

Étude de Cas : L’intervention du GDIR lors de la crise COVID-19

En avril 2020, en plein confinement, le GDIR a démontré sa capacité à unir la population. Face à l’isolement et l’anxiété générés par la pandémie, il a organisé une émission cultuelle exceptionnelle intitulée « Un temps Spirituel Interreligieux ». Diffusée sur les médias locaux, cette prière commune a réuni les représentants de toutes les confessions. Comme le rapporte un article de Zinfos974 à l’époque, cette initiative a permis d’offrir un moment de réconfort et d’unité, prouvant le rôle actif du groupe dans la cohésion sociale, même en temps de crise sanitaire.

L’erreur de confondre « Zarabe » (Musulman) et « Malbar » (Hindou)

La finesse du modèle réunionnais réside dans la reconnaissance des identités spécifiques, et non dans leur dissolution au sein d’un « tout » créole indifférencié. Une des erreurs les plus communes commises par un observateur non averti est la confusion entre les termes « Zarabe » et « Malbar ». Ces mots, qui désignent respectivement une partie de la communauté musulmane et la communauté d’origine sud-indienne (majoritairement hindouiste), renvoient à des histoires, des cultures et des pratiques religieuses distinctes.

Le terme « Malbar » fait référence aux engagés venus de la côte de Malabar, dans le sud de l’Inde, après l’abolition de l’esclavage. Ils ont apporté avec eux l’hindouisme, ses temples colorés et ses rituels spectaculaires comme les marches sur le feu. Le terme « Zarabe », quant à lui, est utilisé pour désigner les musulmans sunnites originaires du Gujarat, une région du nord-ouest de l’Inde. Arrivés plus tardivement, principalement pour le commerce, ils ont formé une communauté structurée autour des mosquées.

Confondre ces deux groupes, c’est nier la richesse et la complexité de l’histoire du peuplement de l’île. C’est une maladresse qui peut être perçue comme un manque de respect, car elle gomme des identités fortes, fièrement revendiquées. Le « vivre-ensemble » réunionnais ne fonctionne pas en ignorant les différences, mais au contraire en les connaissant et en les respectant. Chaque communauté a sa place, son histoire et sa contribution à l’identité créole globale. C’est l’un des codes implicites fondamentaux à maîtriser pour comprendre la société réunionnaise.

L’erreur de dire « en France » au lieu de « en Métropole » devant un Réunionnais

Voici une autre subtilité linguistique lourde de sens : l’usage du mot « métropole » plutôt que « France » pour désigner l’Hexagone. Pour un Réunionnais, La Réunion, c’est la France. L’île est un département et une région d’outre-mer, pleinement intégrée à la République française. Dire « je vais en France » ou « ça se passe comme ça en France » en parlant de la partie continentale du pays revient, involontairement, à placer La Réunion en dehors de l’ensemble national.

Cette distinction sémantique est cruciale. Elle touche directement au sentiment d’appartenance et à la légitimité. Utiliser le terme « métropole » (ou « l’Hexagone ») est une marque de respect et de reconnaissance de l’ancrage républicain de l’île. Cela montre que l’on a conscience que la France est une et diverse, s’étendant sur plusieurs océans. L’erreur, souvent commise sans mauvaise intention par les nouveaux arrivants ou les touristes, peut être perçue comme une forme de condescendance ou d’ignorance.

Ce point de vocabulaire illustre parfaitement la double identité réunionnaise : pleinement français et fièrement créole. Les Réunionnais sont attachés aux valeurs de la République, mais aussi à leurs spécificités culturelles. Ne pas reconnaître leur pleine appartenance à la nation française, c’est nier une partie de ce qu’ils sont. C’est un détail qui n’en est pas un, et qui révèle la sensibilité d’une population qui a longtemps lutté pour sa reconnaissance au sein de la République.

Le racisme existe-t-il à La Réunion malgré le métissage ?

L’image d’une société post-raciale où le métissage aurait effacé toutes les discriminations est un mythe tenace, mais un mythe tout de même. Si La Réunion ne connaît pas de racisme violent et systémique comme dans d’autres sociétés, il serait naïf de croire qu’il y est totalement absent. Il s’exprime de manière plus subtile, souvent à travers des clichés communautaires et des stéréotypes économiques. On entendra par exemple des plaisanteries sur les « Chinois » qui tiennent les boutiques, les « Zarabes » le commerce de tissu, ou les « Malbars » la fonction publique.

Ces stéréotypes, bien que souvent formulés sur le ton de l’humour, peuvent entretenir des préjugés et créer des formes de « racisme de basse intensité ». Ils ne conduisent généralement pas à des conflits ouverts, mais ils existent. Cependant, il est intéressant de noter que l’expérience commune de la discrimination peut aussi être un facteur de cohésion. En effet, une étude de l’INSEE révèle que 25% des Réunionnais vivant dans l’Hexagone déclarent avoir été victimes de discriminations. Cette expérience du racisme « extérieur » vécue en métropole peut renforcer l’identité réunionnaise et souder la communauté insulaire face à un « autre » qui ne comprend pas sa complexité.

Scène de marché réunionnais montrant la diversité des vendeurs et acheteurs dans une ambiance harmonieuse

Finalement, le modèle réunionnais n’est pas l’absence de racisme, mais plutôt sa gestion dans un cadre où l’interdépendance et l’identité créole commune priment sur les divisions. Le métissage n’a pas tout effacé, mais il a rendu les frontières plus poreuses et les identités plus complexes, rendant un racisme frontal et binaire beaucoup plus difficile à exprimer.

Comment s’intégrer quand on est un « Zoreil » fraîchement débarqué ?

Le terme « Zoreil » désigne un métropolitain installé à La Réunion. Si l’accueil réunionnais est légendaire pour sa chaleur, l’intégration d’un « Zoreil » n’est pas automatique. Elle demande un effort d’adaptation et une posture d’humilité face à une culture riche et des codes sociaux bien établis. Tenter d’imposer un rythme ou une mentalité métropolitaine est la meilleure façon de rester à la marge. L’intégration réussie passe par une démarche active d’immersion et de respect.

Le premier pas est souvent linguistique. Apprendre quelques mots de créole réunionnais, même les expressions de base, est un signe de respect immense. Cela montre une volonté de comprendre et de ne pas considérer la culture locale comme un simple décor exotique. Participer à la vie locale est tout aussi essentiel : aller au marché forain, partager un pique-nique dominical sur la plage, s’intéresser aux musiques locales comme le maloya ou le séga, c’est s’ouvrir à l’âme de l’île.

Un métropolitain apprenant le créole avec des vendeurs locaux dans un marché traditionnel

Il est crucial d’adopter une posture d’observateur curieux plutôt que de juge. Les habitudes locales, qu’il s’agisse du rythme de vie plus lent, de l’importance des liens familiaux ou de pratiques culturelles spécifiques, doivent être accueillies avec ouverture. C’est en montrant son désir d’apprendre et de s’adapter que le « Zoreil » peut progressivement se faire accepter et tisser des liens authentiques avec la population.

Votre plan d’action pour une intégration réussie

  1. Apprendre les bases du créole réunionnais : Mémoriser des expressions comme « bonzour », « mi aim a ou », « oté » montre un respect fondamental pour la culture locale et ouvre les portes du dialogue.
  2. Participer à la vie locale : Privilégier le pique-nique dominical en famille ou entre amis sur la plage plutôt que de rester exclusivement entre expatriés. C’est le cœur de la socialisation réunionnaise.
  3. Adopter le rythme insulaire : Apprendre à « prend le temps ». Ne pas imposer le rythme pressé de la métropole dans les interactions, que ce soit dans les commerces ou les discussions informelles.
  4. Explorer toute l’île : Ne pas se cantonner à la côte Ouest balnéaire. Découvrir les Hauts, l’authenticité du Sud sauvage et la richesse de l’Est permet de comprendre la diversité de La Réunion.
  5. Respecter sans juger : Accepter les différences culturelles, comme l’usage des pétards lors des fêtes ou la musique forte qui fait partie de l’ambiance, sans porter un jugement de valeur basé sur des normes extérieures.

École à La Réunion : comment la diversité culturelle est-elle gérée en classe ?

L’école est le premier creuset du « vivre-ensemble » réunionnais. C’est là que, dès le plus jeune âge, des enfants de toutes origines et de toutes confessions apprennent à se connaître, à jouer ensemble et à se respecter. L’institution scolaire joue un rôle fondamental dans la transmission de ce modèle de société, en appliquant une forme de laïcité qui sait prendre en compte la diversité culturelle de ses élèves.

Cette gestion se manifeste de manière très concrète. Par exemple, les menus des cantines scolaires sont souvent adaptés pour proposer des alternatives sans porc ou sans viande, respectant ainsi les prescriptions alimentaires des familles musulmanes ou hindouistes. Il ne s’agit pas d’une remise en cause de la laïcité, mais d’un accommodement raisonnable qui permet à chaque enfant de se sentir inclus et respecté dans sa culture, sans que cela n’entrave le fonctionnement de l’école.

De plus, le calendrier scolaire est souvent ponctué par une reconnaissance des grandes fêtes culturelles de l’île. Sans être des jours fériés, le Dipavali (fête de la lumière hindoue) ou le Nouvel An chinois peuvent faire l’objet de projets pédagogiques, d’ateliers ou de décorations dans les écoles. Cela permet de valoriser les différentes cultures présentes sur le territoire et d’éduquer tous les élèves à la richesse de leur patrimoine commun. L’école devient ainsi un lieu où l’on n’apprend pas seulement à être citoyen français, mais aussi citoyen d’une Réunion plurielle.

À retenir

  • Le « vivre-ensemble » réunionnais n’est pas un miracle mais une construction sociale active, basée sur des mécanismes de régulation.
  • La laïcité y est pragmatique : elle reconnaît et organise le fait religieux dans l’espace public pour assurer la paix civile, plutôt que de chercher à l’invisibiliser.
  • Des institutions comme le GDIR et la maîtrise de codes sociaux implicites (terminologie, respect des identités) sont les véritables garants de cet équilibre.

L’erreur de juger les pratiques locales (coqs, pétards) avec un regard extérieur

La dernière étape pour comprendre le modèle réunionnais est peut-être la plus difficile : accepter ce qui peut déranger un regard extérieur non averti. Des pratiques comme les combats de coqs (autorisés dans des « gallodromes » spécifiques), l’usage massif de pétards lors des fêtes de fin d’année ou pour le Nouvel An chinois, ou encore la musique forte lors des célébrations familiales, peuvent heurter la sensibilité d’un métropolitain.

Les juger à l’aune de normes et de valeurs continentales est une erreur fondamentale. Ces pratiques ne sont pas des actes isolés ; elles sont profondément ancrées dans un tissu social et culturel. Les combats de coqs, par exemple, sont un héritage historique et un lieu de socialisation important pour une partie de la population. Les pétards sont perçus comme un moyen de chasser les mauvais esprits et de célébrer joyeusement un passage. Les juger comme « archaïques », « bruyants » ou « cruels » sans comprendre leur signification, c’est se placer en position de supériorité culturelle et refuser le dialogue.

Comprendre le modèle réunionnais, c’est donc faire preuve d’une profonde humilité culturelle. C’est accepter que ses propres références ne sont pas universelles et que la logique d’une société s’apprécie de l’intérieur. Cette posture d’ouverture est la condition sine qua non pour dépasser la simple cohabitation et atteindre une véritable coexistence respectueuse. C’est une leçon de citoyenneté qui nous enseigne que la paix sociale ne se décrète pas, elle se construit chaque jour dans le respect des singularités.

Pour mettre en pratique ces leçons de citoyenneté et approfondir votre compréhension de ce modèle social complexe, l’étape suivante consiste à observer ces interactions au quotidien et à engager le dialogue avec humilité et respect.

Rédigé par Marie-Alice Payet, Anthropologue sociale et médiatrice culturelle réunionnaise. 20 ans de recherches sur le patrimoine immatériel, la gastronomie créole et le vivre-ensemble religieux.